Article paru dans l'édition du Monde du 25 mai 2007
Témoigner de l'insoutenable, Claude Mouchard
Inintelligible : telle, dans maints romans des XIXe et XXe siècles, se manifeste la guerre - et d'abord (de Stendhal à Balzac, Hugo ou Tolstoï) l'"épopée" napoléonienne. Loin du héros épique traditionnel incarnant une collectivité rassemblée, le personnage de roman se révèle, sur le champ de bataille, désorienté, submergé... Les violences de masse, comme l'ogre de Goya obstruant l'horizon, paraissent à la fois, pour chaque individu, tout humaines et tout autres. "Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment", écrit Stendhal dans La Chartreuse de Parme : Fabrice, sur le champ de bataille de Waterloo, "ne comprenait pas"... La même expression se retrouve chez Tolstoï, dans La Guerre et la Paix : "Il y avait quelque chose qu'il ne parvenait pas à comprendre." C'est Rostov qui vient d'être récompensé pour "un brillant fait d'armes", et qui vacille : "Et c'est cela qu'on appelle de l'héroïsme ?" Toutes les formules traditionnelles pour croire comprendre ce qui arrive et pour exalter la mort donnée ou reçue se délitent : "Est-ce vraiment pour la patrie que je l'ai fait ?" Le vieux pro patria mori romain se décompose ; il devient, chez Tolstoï, méprisable, et la violence apparaît brute. "Cette chair - se dit soudain ("en considérant son propre corps nu") le prince André, autre "héros" de La Guerre et la Paix -, c'est de la chair à canon !"
Partout, donc, le choc de l'insensé. Dans La Débâcle de Zola, la mort au combat n'est que tuerie affolée : "L'héroïsme demeurait inutile, ces masses profondes d'hommes étaient comme des herbes hautes (...). Tout sombra dans un engloutissement parmi les baïonnettes, au milieu des poitrines défoncées et des crânes fendus."
Et en 1914, si les soldats se virent d'abord en futurs héros, ce fut pour vivre bientôt, dans la boue des tranchées, l'absurdité : enlisement, boucherie. Témoigner sur l'insoutenable : n'était-ce pas la charge de ceux (Maurice Genevoix dans Ceux de 14) qui - "ébranlés", comme dira le philosophe Patocka - en étaient revenus ? Mais, pour dire la brutalité nue et ses répercussions infinies, le roman redevint nécessaire... Dans Voyage au bout de la nuit, l'"individu sans importance" de Céline se trouve propulsé dans l'absurde : "La guerre en somme, c'était tout ce qu'on ne comprenait pas." Et dans Les Somnambules, l'Autrichien Hermann Broch demande : "Comment l'homme peut-il "concevoir" l'idéologie de la guerre, la recevoir et l'approuver sans opposition ?" Ou bien, dans Parabole, Faulkner, se retournant sur la guerre de 14, montre "l'homme" s'avançant "comme on tombe dans la bouche ouverte d'un égout".
Pour affronter l'insensé, le roman frôle sans cesse d'autres domaines - la philosophie (Tolstoï inspiré par Proudhon), l'histoire, ou l'archéologie (Flaubert, dans Salammbô, projette les massacres modernes dans les Guerres puniques), les naissantes sciences humaines - sociologie, psychologie ou psychiatrie (avec Janet distinguant "mémoire narrative" et "mémoire traumatique").
D'autres violences, non moins "traumatisantes", se seront imposées aux romanciers depuis le XIXe siècle : guerres civiles ou terreurs politiques. C'est surtout la grande terreur de 1793 que Stendhal, Balzac, Hugo ou France tentent d'évoquer... Mais lorsqu'au XXe siècle, des pouvoirs totalitaires terrorisent ou exterminent des masses qu'ils dominent, toute élaboration littéraire n'est-elle pas hors de propos ? Et pourtant, face à ces événements monstrueux - et sur le fond de millions d'existences englouties -, des romans ou récits, encore, naîtront. Ceux, en Union soviétique, de Pilniak, de Platonov, de Babel, de Grossman. Des témoins survivants des camps allemands ou soviétiques, contre toute attente, redécouvriront la force de la littérature et, spécialement, du roman. Déporté enfant dans un camp nazi, Aharon Appelfeld s'écrie : "Moi, je n'avais même pas de témoignage à offrir. Je ne me souvenais pas des noms de personnes ni de lieux, mais d'une obscurité, de bruits, des gestes." Mais c'est justement afin de recueillir ces traces insaisissables pour le témoignage qu'il redécouvre la nécessité de l'élaboration romanesque.
"La notion même de sens est sans doute inconcevable dans cet univers fantastique", dit Chalamov qui, rescapé de la Kolyma, discuta âprement de la portée du roman avec Soljénitsyne ou Pasternak. Au camp, y avait-il encore des êtres pensants ? Chalamov en doute : "Si les os pouvaient geler, le cerveau lui aussi pouvait s'engourdir, comme le pouvait également l'âme. Au froid, on ne peut penser à rien." Est-ce pour répondre à la destruction de l'individu que certains témoignages glissent à la "fiction" ? Ainsi dans l'insoutenable Moni de Ka-Tzetnik. Ou dans Etre sans destin, témoignage-roman d'Imre Kertesz. Contre le rayonnement glacé de la destruction organisée, fallait-il l'ampleur de la fiction pour laisser revenir ce qui avait été inintégrable pour le sujet individuel ?
Les théâtres de la violence "moderne" se sont multipliés avec la colonisation (puis la décolonisation) ou avec l'expansion occidentale en Asie. Après l'entrée du Japon (selon son propre expansionnisme) dans la seconde guerre mondiale, les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki opérèrent des destructions sans précédent. Et cette fois encore, des romanciers élaborèrent des réponses pour - et malgré - le chaos. Ainsi Oe Kenzaburo ou Ibuse Masuji, dans son roman, étrangement délicat, Pluie noire.
En 1950, au coeur de la Corée, vint s'abattre toute la violence du monde. "Existe-t-il encore une Corée ?", se demandait le correspondant du Monde en 1953. La guerre de Corée, civile et potentiellement mondiale, n'aura cessé de faire retour dans les romans - comme thème, mais aussi comme bouleversement intime du sentir et du dire. Chez le romancier Yi Chong Jun, des bruits retentissent, aussi cruels que des armes... Echos de ces assassinats massifs auxquels, en pleine guerre, il assista tout enfant ? Parlant avec lui, un soir, dans un petit hôtel en pleine montagne coréenne, j'eus, au moment d'aller dormir, la stupéfaction de l'entendre parler d'un bruit qu'il redoutait de percevoir seul (comme si, pour lui, pour lui seul, le monde allait, dans la nuit, voler en éclats) : "Le bruit que fait la lumière éteinte."
Claude Mouchard est l'auteur de Qui si je criais... ?, Ed. Laurence Teper, 2007